Digraphes du Gbe

consonnes complexes
vendredi 6 juin 2008
par  ʒildas kɔtɔmalɛ

Bien que l’on puisse considérer l’alphabet des langues Gbe comme étant globalement phonologique, il y a un nombre réduit de sons qui n’y sont pas représentés (l’alphabet est alors qualifié de lacunaire) ; Et on a donc recours à des combinaisons de lettres spécifiques ou digrammes pour les représenter.  [1] Il convient donc, chaque fois que l’on rencontre ces combinaisons, de ne pas les prononcer séparément, mais d’essayer de les lier au maximun [2]

labio-vélaires occlusives

Deux digrammes (ou consonnes complexes) commun(e)s aux langues Gbe (et même Kwa) sont les labio-vélaires occlusives :
- la voisée ou sonore Gb-gb –/ɡ͡b/– dont il faut prononcer les lettres simultanément (le G ne sonne pas distinctement/séparément)
- la sourde Kp-kp –/k͡p/– dont il faut prononcer les lettres simultanément (le G ne sonne pas distinctement/séparément)

ajagbefrançais
agbe vie
cugbejɛ jeune fille
egbe herbe
egbɛ̄ saleté
ekpa clôture, haie
ekpe pierre
ekpɛ̄ sifflet
ekpo dos
gbã casser
gbe refuser
gbɔ̃ respirer, se reposer
kpe se rendre vers, réunir
lagba baobab

Ces consonnes complexes peuvent effrayer à cause de l’accumulation de consonnes qu’elles peuvent provoquer. [3] mais rien de bien difficile on fois qu’on connaît les bases.

ajagbefrançais
agble culture (champêtre)
agblɔ découragement
egbla lutte
egblɛ̄ boule d’akassa
ekplɔ̃ table
kpla apprendre

palatales

Deux autres digrammes (ou consonnes complexes) que l’on rencontre dans les langues Gbe et d’autres langues africaines, sont les palatales :
- Ɖy-ɖy –/ɗ/rétroflexe palatalisée ou rétro-palatale, noté dans d’autres alphabets : ḍ, đ, t
ce son, attesté en adja, n’existe pas en français.
- Ny-ny –/ɲ/occlusive nasale palentale, noté dans d’autres alphabets : gn, ň, ñ, ń, ni, nj, nn
il se prononce comme le « gn français » de pagne ou le « ny anglais/catalan » de canyon ou le « ñ espagnol —notation du père Harguindéguy » [4] de año...

ajagbefrançais
aɖyi savon
ɖyiɖɔ urine, paresse
ɖyika contestation, discussion
eɖyi, eɖyu saleté
enyɛ̀ moi, je
kaɖyi interdire, refuser quelque chose à quelqu’un
nya savoir
nyà laver, faire la lessive
nyɛ̀ (mi) chier, déféquer
nyi être
nyina être mauvais, vilain
nyɔ̀ (se) réveiller

Il a été proposé en 1982, dans la seconde mouture de l’Alphabet Africain de Référence, les lettres équivalentes de l’alphabet phonétique : Ɗ-ɗ et Ɲ-ɲ respectivement pour ɖy et ny. [5] Cependant, leur arrivée tardive fait qu’ils ne sont quasiment pas utilisés (sauf par certains spécialistes), d’autres habitudes étant déjà perpétuées.
Rappel : Cette consonne est nasale, et donc qu’il n’est pas nécessaire de marquer encore la nasalité dans sa syllabe...

Il y a d’autres cas (moins fréquents) de palatalisation ; la règle est d’adjoindre un y à la consonne palatalisée...

ajagbefrançais
bya mûr, rouge
byɔ demander, quémander
ecyɔ cercueil, deuil
efyɔ roi, monarque
fyɔfyɔ chaleur
myɔ̀ fermer (les yeux)

post-alvéolaire (chuintantes)

Deux autres digrammes (ou consonnes complexes) que l’on rencontre dans la langue adja  [6], sont les post-alvéolaire :
- Sh-sh pour le « esh » –/ʃ/– (ex. de mot anglais : sherif) - a aussi différentes notations selon la langue : ch, š, ŝ, ş, sch, sh, si, sk, sj, sz, x
- Zh-zh pour le « ezh » –/Ʒ/– - noté selon la langue : g, j, ž, ż, zh
c’est le pendant sonore de la rétroflexe chuintante sourde sh. [7]

ajagbefrançais
ahazhukpɔ̃ 1ères gouttes de vin de palme jusqu’au 6ème jour
ashi main
azha fiançailles
azhi manières
azhĩ arachide
esha sang, drapeau
eshi eau
ezhĩ affût, cachot
ŋshĩshĩ pitié
sha montrer, prouver
shĩ grandir
shikɔ soif
shive faim
shisrenu alun
zhã être obligé de
zhi attacher (boule d’akassa)
zhĩgidi bruit
zhĩkpĩ siège, chaise

Bien qu’utilisé depuis longtemps par des linguistes (années 1920) et officiellement adoptés par beaucoup de pays dont le Bénin, les symboles des chuintantes coronales ne sont pas utilisés en pratique et on leur préfère ces transcriptions (y compris dans des documents officiels, ce qui en fait une norme d’usage). Je trouve que cela est une bonne chose dans la mesure où les sons représentés par ces digrammes apparaissent dans peu de mots et qu’il n’est donc pas nécessaire de charger l’alphabet avec des symboles supplémentaires (remarque qui vaut aussi pour le engamma).

labio-spirantes et affriquées en ewé

La langue éwé semble être la seule langue gbé à utiliser des labiales spirantes (Ƒ-ƒbilabiale /ɸ/– et Ʋ-ʋlabio-dentale /β/)
Au vu de leur fréquence d’usage, j’aurais préconisé pour ma part de les noter par les digraphes Fh-fh et Vh-vh...  [8]afin de ne pas surcharger l’alphabet de ces deux symboles. Ceci dit, elles ont des fréquences d’apparition plus élevées que les chuintant es en adja...

Concernant l’éwé toujours, on note aussi que les affriquées n’y sont pas toujours prononcées de façon post-alvéolaire (c –/t͡ʃ/– et j –/d͡ʒ/), mais alvéolaire (Ts-ts –/t͡s/– et Dz-dz –/d͡z/) par endroits :
- Le premier (Ts-ts) correspond à la lettre cyrillique ц ou au c espéranto, comme dans les mots tsar et tsé-tsé.
- Le second (Dz-dz) correspond au дз de l’ukrainien ou au zz central italien, comme dans les mots mezzo, rozzo et pizza.

Ces sons ne sont pas notés avec les ligatures équivalentes existantes (ʦ-ʦ et ʣ-ʣ) ; mais au moyen de digrammes.
Lors du Séminaire sous-régional sur l’harmonisation des alphabets tenu en septembre 1977, ainsi que suite au Colloque International sur les civilisations Aja-Ewe en décembre 1977, il a été proposé de remplacer ts-Ts et dz-Dz respectivement par c-C et j-J qui ne sont pas utilisés dans la langue. [9] Mais les habitudes sont trop ancrées pour qu’on puisse espérer l’application d’un tel remaniement dans le système d’écriture... Par ailleurs, l’équivalence n’est vraiment avérée que devant le i-i  [10] et quelques fois devant E-e ou Ɔ-ɔ ; dans les autres cas, la prononciation est vraiment différente. [11]

eʋegbe /ˈɛβɛɡ͡bɛ/evhegbefrançais
amatsi /’əmətʃɪ/, atike /’ətɪkɛ/ amaci, atikɛ médicament
Dzodze /’dʒəʊdʒɛ/ Jeujɛ février
Dzome /’dʒəʊmɛ/ Jaumɛ décembre
Dzove /’dʒo.vɛ/ Jovɛ janvier

labio-vélaires

Les vélaires, occlusives (k & g) et fricatives (x & ɣ) et même nasales subissent souvent une labialisation et doivent être notés suivis de w et non u comme on peut hélas le rencontrer parfois : kw, gw, xw, ɣw, ŋw. Il s’agit en effet d’un seul son même s’il peut sembler autrement à l’oreille d’une personne peu avertie. La labialisation peut se produire (moins courant) avec d’autres consonnes et est plus fréquent en fon.

ajagbefrançais
abwi piqure
axwe maison
dodwi de valeur, de qualité
xwii tranquilement

etc.

Pour d’autres langues (concerne essentiellement les dentales et les vélaires), on retrouve aussi ces transcriptions anglaises ou galloises usuelles (lettre h précédée d’une lettre qui rappelle le symbole phonétique remplacé, ou/et le caractère le plus proche représentant le son) :

Le même phénomène arrive ponctuellement lors de la transcription dans des langues qui ne possèdent pas le son en question ou quand le caractère requis n’est pas accessible.
Il peut être utile de connaitre les deux notations pour pouvoir lire certains textes.


[1] Par decret n° 75-272 du 24 octobre 1975, le Bénin a adopté un alphabet national, où elle a opté pour les digraphes kp, gb, ny, sh...

[2] comme on le ferait avec les consonnes suivie de la lettre “r” -br, cr, dr, fr, gr, jr, kr, pr, sr, tr, vr, zr- ou de la lettre “l” -bl, cl, fl, gl, hl, kl, ml, pl, tl, vl, wl, zl- : il ne faut donc pas prononcer rugby comme d’habitude...

[3] c’est le même effet psychologique qui fait qu’on trouve, de prime abord, l’allemand ou le polonais difficile quand on n’a connu que des langues latines.

[4] bien que cette lettre soit à la base un « nn » -en fait, en plus d’être doublé/rallongé, il est un peu nasalisé, et de ce fait s’entend comme le « gn portugais/occitan »

[5] Le cas de "ny" est intéressant dans la mesure où on peut le rencontrer même dans des alphabets où sont présents et utilisés les caractères adéquats, dont le « n empatté gauche ». En effet, les écritures africaines ne sont pas strictement phonétiques, mais phonologiques... Or, en bambara par exemple, on aura bonya car ce mot dérive de bon par ajout du suffixe ya...

[6] et dans d’autres langues africaines ; mais pas en éwé et fon qui ne connaissent pas de chuintante post-alvéolaire (sh –/ʃ/– et zh –/Ʒ/ !)

[7] le cas de ce son est interessant parce-que absent de beaucoup de langues ; sa présence en Aja est déroutante et elle a été noté par un un j avec une barre souscrite (j̱) par le père Harguideguy à la mission d’Azové, et il a été noté par j barré (ɟ) par le Cercle Akomabu de l’Université du Bénin, avant que la Commission Nationale Linguistique du Bénin n’adopte le symbole phonétique ezh (Ʒ) correspondant. Il est à noter cependant, que les pays/langues africains/africaines ayant ce son et notant j-J le /ʤ/ et sh-Sh le /ʃ/, notent zh-Zh (ou z-Z avec une diacritique) le /ʒ/ !

[8] il est à noter une correspondance quasi-systématique dans les emprunts faits par le Mina : ƒ→P & ʋ→h & ɣ→w  !

[9] Conventions utilisées par d’autres alphabets africains : C en avokaya, lele, lugbara, mündü ; J en adioukrou, avokaya, lele, lugbara, mündü, podoko, tarok ; etc.

[10] Quoique ...ça ressemble plutôt à une palatalisation : dz+i→dy & ts+i→ty ...

[11] La chose est flagrante dans les emprunts que l’on retrouve en Mina avec une correspondance quasi-systématique : dz+i/e→j+i/e ; dzr+o→jr+o ; dz+a/ɛ/ɔ/u→z+a/ɛ/ɔ/u & ts+i/ɔ→c+i/ɔ ; ts+a/ɛ/o/u→s+a/ɛ/o/u  !

[12] Par contre pas : wh pour le « hwair » –/ʍ/–, mais w ; ph pour le /f/, mais f ; ch pour /t͡ʃ/, mais c.


Commentaires

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jeudi 10 juillet 2008 à 22h29 - par  ʒildas kɔtɔmalɛ

Comme concernant les nasalisations, il est avéré qu’avoir des symboles distincts est finalement plus facile à facile à lire (même si ça paraît un peu plus long à apprendre) et surtout moins source d’ambiguïté.

Prenons par exemple la langue française et ses digraphes : on ne sait pas forcément comment écrire un mot qu’on n’a jamais rencontré (c’est la langue où il faut faire le plus de dictée pour connaître l’orthographe), tellement il y a de graphies pour un même son..
- Ainsi par exemple, le fait d’avoir gn pour un son (dans montagne ou magnanimité par exemple) rend impossible l’adoption de mots/noms étrangers avec cette graphie ..ou alors on se retrouve avec des problèmes de lecture (il n’y a plus de règle systématique et les exceptions deviennent légion) comme c’est le cas avec les noms magnum, gnome, etc.
Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, cela n’arrive pas qu’avec des mots étrangers intégrés dans la langue : le verbe stagner en est une illustration...
- Dans le même ordre d’idée, ne pas avoir des lettres distinctes induit des ambiguïtés qui ne sont levées qu’en apprenant par cœur l’écriture de certains mots (ou la lecture d’autres) ; c’est le cas avec le w qui pour les mots empruntés à l’allemand se prononce vv (par exemple wagon, Wagner, etc.) tandis que pour les mots empruntés à l’anglais, il se prononce comme chez les africain (par exemple Whiskey, William, etc).
Pareille pour le h qui est sensé être muet, mais est souvent aspiré aussi..
- Comme pour stagner, il est fréquent que deux lettres utilisées pour un son doivent être lues séparément.. Là encore, soit on crée des exeptions (comme on vient de le voir), soit on créé de nouvelles graphies en accentuant certaines lettres..
Ainsi, le digraphe ai (dans mais par exemple), fait qu’on a recours au tréma pour écrire maïs..
De même, le digraphe oi (dans mois par exemple), fait écrire Moïse

Il n’est pas nécessaire de tomber dans les mêmes pièges/complications que les colons ; il fallait plutôt, qu’avec le recul, on évite ces écueils..
d’autant plus que ce même choix, fait par les pays d’Europe du nord, a déjà prouvé la simplicité et la robustesse du système.

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vendredi 20 juin 2008 à 23h54 - par  B.C.

pourquoi vouloir éviter les digraphes ? il n’y a pas déjà assez de lettres comme ça ?