je ne peux que paraphraser Gangoueus qui, à juste titre, écrit :
Le propos de Kangni Alem est circonscrit au royaume Danhomé. Et il choisit de concentrer son attention sur le parcours de l’aventurier portugais Don Francisco Felix Da Souza dit « Chacha » qui a fait fortune grâce au commerce des esclaves par l’entremise de la prise de pouvoir du roi Guézo.
Le personnage narrateur est un prêtre vodoun compromis dans la destitution du roi éclairé Adandozan orchestrée par Chacha et Gankpan. Il appartient à l’élite de ce royaume. Sa participation forcée au complot va entraîner la déportation de sa famille vers les Amériques puis la sienne.
Le prêtre vodoun, sujet dévoué de l’ancien roi, fait une description des intrigues qui règnent dans et autour la cour royale. Il brosse un portrait de l’étonnant personnage Chacha, aventurier portugais solitaire qui va mettre dans sa poche tout un royaume.
Puis il témoigne de sa déportation vers le Brésil, vit l’esclavage sur cette terre lointaine.
Kangni Alem publie un roman passionnant où il réalise la prouesse de mouvoir ses personnages dans un contexte historique extrêmement délicat et finalement très peu connu. Il restitue la situation d’élites africaines confrontées à la pression des négriers, mais également conscients de la saignée de la Traite négrière, en jetant ainsi le pavé dans la mare de la collaboration de certaines élites africaines au trafic transatlantique. Ce qui est intéressant, c’est de constater la nuance qu’introduit l’écrivain togolais. Les situations ne sont ni noires ni blanches. Il souligne également l’action de certaines élites lettrées musulmanes sur le sol brésilien et leurs actions dans l’une des plus grandes révoltes d’esclaves sur le continent américain.
Cette fiction historique qui compte la vie d’un retornado se décline en trois temps forts. Le royaume du Danhomè où les machineries et les tractations contre le roi opposé au commerce des esclaves vont bon train. La capture et la déportation au Brésil du protagoniste aux patronymes changeant au gré des déplacements et enfin le retour au Danhomè de l’afro-brésilien ou retornado après plusieurs décennies d’esclavage, n’en déplaise à celui qui combattra avec ardeur cette appellation déjà révélatrice des désastres psychologiques causés par cet avilissement extrême de l’être ; sa forme pernicieuse étant la stratification de la communauté de retornados pleine de dédain vis-à-vis des locaux.
Florent Couao-Zotti fait un excellent résumé qui ne donne qu’envi de lire cet ouvrage ; puis critique et apprécie :
Roman de destinée, œuvre d’interrogation sur les allées et retours entre l’Afrique et le Brésil, Esclaves est un texte qui prend comme substrat l’Histoire, avec une datation rigoureuse, dans une succession de faits authentiques auxquels l’auteur ajoute, à certains moments, une bonne dose de fiction.
Car, Kangni Alem s’amuse à s’écarter parfois des faits historiques, à tracer à certains personnages des trajectoires autres que celles qui sont réelles (la reine Sophie par exemple), à leur conférer des statures plus conformes au romanesque. Même la langue qu’il attribue aux Agbomènous et dont on a quelques phrases en « gbé », est libellée en Guin-Mina.
Mais au-delà, ce qui est d’une richesse inestimable, ce sont les informations qui traversent l’œuvre. Le personnage d’Adandozan - monarque dont le règne et la mémoire sont effacés de l’histoire du Danxomè - s’impose dans le livre comme un humaniste et un abolitionniste visionnaire que les intrigues de Gankpé et les intérêts sordides de don Francisco Félix de Souza ont fini par déstabiliser. La reine Sophie, unique épouse blanche dans l’harem royal, apparaît comme une figure exceptionnelle, à la fois exotique et décalée, modèle et soutien habile au roi dans ses idées avant-gardistes.
Au contraire de ces personnages, Ghézo le souverain aux aspérités flamboyantes, se présente comme un infatigable prédateur hanté par sa seule ambition, celle de parvenir au pouvoir et d’étendre ses tentacules sur les royaumes voisins. Ses amis, mercenaires blancs et aventuriers aux dents longues, ne valent pas mieux qui ne se distinguent que par leurs voracités à pratiquer les razzias, à entasser à fond de cale des esclaves pour le Nouveau Monde. Don Francisco Félix de Souza (é plé vi plé non), se révèle à ce sujet, en effet, comme une véritable catastrophe contre le bon sens, homme de toutes les intrigues, gourou, conseiller occulte, négrier retors et finalement vice-roi de Glexué, le premier port du Danxomè sur lequel il a régné en maître et en dieu pendant une quarantaine d’années(à sa mort, il laissa 53 veuves, 190 enfants et 1200 esclaves).
Roman truculent, servi par une écriture libre, flirtant parfois avec le style des récits magiques des romans latino-américains, Esclaves est une fraîcheur toute pétillante sur les idées reçues sur l’histoire du Danxomè, sur les rapports entre l’Afrique et le Brésil au siècle des négriers, siècle dont tout, sinon l’essentiel, reste encore à découvrir.
Habitués que nous sommes des vacuités et des sonorités creuses lorsqu’il est question de l’esclavage, on est fascinés par l’intrigante complexité de cette jarre qui se remplit d’Histoire et d’histoires au fil des pages. L’écrivain togolais Kangni Alem restaure avec brio le sens avec Esclaves. Son roman invite ainsi les lecteurs à questionner les entités sans substance.
L’écriture morcelée de nombreuses rétrospections et le ton dénué de tout sentimentalisme confèrent à cette intrigue captivante toute sa force. Avec ce roman à point nommé ne souffrant ni raccourcis, ni simplismes, l’auteur togolais débroussaille la psychologie complexe des acteurs de cette époque : du roi déchu du Danhomè, au cynique négrier De Souza, en passant par les esclaves et les affranchis du Brésil. On saluera ce travail de maître particulièrement brillant sur les éclairages apportés à cette période peu traitée dans la littérature. Là où le travail de l’historien se heurte à des limites, le romancier insuffle un nouveau souffle aux personnages, aux révoltes, à la cohabitation pénible des afro-brésiliens avec les danhoméens. Les rebondissement multiples, l’amour, le sens du devoir, la loyauté, le viol du protagoniste par une amazone, la corruption, sont autant de thématiques circonscrivant les captures, la traite, l’esclavage et la servitude.
Tout ceci témoigne d’un système déshumanisant contre lequel le protagoniste se bat contrairement à certains de ses contemporains pris dans le jeu de l’appât du gain favorisé par les querelles entre royaumes et surtout une grande désorganisation face aux esclavagistes qui ont su tirer profit de ces discordes.
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