Voyelles nasales du Gbe

dimanche 6 avril 2008
par  ʒildas kɔtɔmalɛ

Les langues de la famille gbé, comportent beaucoup de sons nasalisés. Ceci est particulièrement vrai pour les voyelles qui sont notés différemment selon la langue considérée.

analyse de la voyelle

Pour comprendre ce qu’est une voyelle nasale, il faut d’abord savoir ce qui distingue une voyelle d’une consonne...
Les consonnes se caractérisent par une obstruction au passage de l’air ; tandis que le mode de production des voyelles est caractérisé par le libre passage de l’air dans les cavités situées au-dessus de la glotte (cavité buccale et/ou les fosses nasales). D’un point de vue perceptif, les voyelles se manifestent par des sons « clairs » tandis que les consonnes se caractérisent par des bruits tels qu’un chuintement, un sifflement, un roulement, un claquement, etc.

Les voyelles sont classées selon deux grands axes :

  • la profondeur du point d’articulation
    • voyelles antérieures lorsque la partie avant de la langue se rapproche de l’avant du palais, les voyelles sont dites antérieures
    • voyelles postérieures lorsque l’arrière de la langue se rapproche de l’arrière du palais, les voyelles sont dites postérieures
    • lorsque la partie centrale de la langue se rapproche du palais, les voyelles sont dites centrales
  • le volume du résonateur buccal qui dépend essentiellement du degré d’ouverture de la bouche ; bien qu’un continu entre l’aperture maximale et l’aperture minimale soit attesté, on distingue généralement 4 degrés d’aperture :
    1. voyelles d’aperture minimale ou fermées
    2. voyelles mi-fermées
    3. voyelles mi-ouvertes
    4. voyelles d’aperture maximale ou ouvertes

table des voyelles de l'Alphabet Phonétique international Dans ce classement, les voyelles vont souvent par paire... Lorsque les lèvres sont projetées vers l’avant, il se crée un espace entre celles-ci et les dents ; cette cavité labiale constitue un troisième résonateur qui modifie le son ; les voyelles produites ainsi sont dites arrondies (par opposition aux voyelles non arrondies)
Dans les langues la plupart des langues, les voyelles antérieures ont tendance à être non arrondies, alors que les voyelles postérieures sont plutôt arrondies. Les langues Gbé n’échapent pas à la règle.

types de voyelles Enfin, lorsque une partie de l’air passe par les fosses nasales (ceci grâce à l’abaissement du voile du palais —velum—), les voyelles sont dites nasales  [1]

notation par tilde suscrit (diacritique)

La règle consiste simplement à rajouter un « tilde » sur la voyelle en question... : Cela est comparable à l’écriture portugaise, d’où sa qualification de système luxophone. C’est la notation préconisée par l’Institut Africain International et en vigueur au Ghana (éwé, Ga, Twi, Adangme, etc.). Cette façon de noter permet de conserver une écriture phonologique et a été utilisée dès le début en adja (aussi bien par les missionnaires allemands que français, au Togo et au Danhomey) et l’est encore si on se fie aux publications faites sur les continents non africains.
- Ĩ-ĩ –/ĩ/– pour le « in anglais » dans king et think, ou dans inch
- Ã-ã –/ã/– pour an dans sang et rang ; ou dans sens et temps
- Ɛ̃-ɛ̃ (ou Ẽ-ẽ [2]) –/ɛ̃/– pour « a/e/o+in français » dans pain et main, ou dessein et peinture ou soin et besoin..
- Ɔ̃-ɔ̃ (ou Õ-õ [3]) –/ɔ̃/– pour le « on anglais/français » dans hong-kong ou dans les mots français tonton et long pont
- Ũ-ũ –/ũ/– pour le « un anglais » dans kung-fung ; _ on le retrouvet en français dans des mots importés ou transcrits avec « oun » comme dans dans vaudoun lounge

ajagbefrançais
acã ris de veau
afĩ cendre
agã force, vitalité
ajĩ grenouille
akã charbon
alã velours
alĩ houe
avĩ pleurs
ignorer, se promener
ecĩ rouge-gorge, merle
edã serpent
efũ souffrance
ejĩ rouge
elã viande
etĩ péroné
ezũ marteau
saupoudrer
kãkã cassé, morceau de
sãsã démodé, ancien
suffir
vĩvĩ obscurité
courber, utiliser
zũzũ indigo

Si le procédé à l’avantage d’éviter les ambiguïtés [4], il peut être difficile à lire lorsqu’il est, dans de rares cas, combiné aux signes de tons... [5]

Cependant, l’indication du ton n’est pas nécessaire avec les consonnes nasales —m(l), ny, n, ŋ(l)— car il n’y a toujours qu’une seule prononciation possible (en général nasalisée —en particulier la dernière syllabe, et la différence n’est pas vraiment perceptible quand la prononciation n’est pas nasalisé).

ajagbefrançais
amɛ personne
anɔ sein, mamelle
emɔ chemin
enɛ noix
enu bouche
eŋɛ commission
aŋɔlin cliché
mamu moitié
nu dire
nuxu parole
ŋɔci nez

Noter le ton est dans ces cas est une faute ...tolérable. Il faut noter au passage que cela résout le problème de lisibilité auquel il est fait allusion plus haut. [6]

notation par n postposé (digraphe)

L’écriture des langues fon et gen-mina au Bénin,  [7] ou encore du yorùbá et du bambara sur ce point est comparable à certaines langues romanes (particulièrement le français), d’où sa qualification de système francophone. Il faut rajouter un "n" après la voyelle...
- In-in –/ĩ/– pour le « in anglais » dans sing et rink, ou dans parking
- An-an –/ã/– pour an dans plan et étang ; ou dans sentir et remplir
- Ɛn-ɛn (ou En-en) –/ɛ̃/– pour « a/e/o+in français » dans saint et vain, ou sein et rein ou coin et groin..
- Ɔn-ɔn (ou On-on) –/ɔ̃/– pour le « on anglais/français » dans hong-kong ou dans les mots français thon et bon et songe
- Un-un –/ũ/– pour le « un anglais » dans kung-fung ; _ on le retrouvet en français dans des mots importés ou transcrits avec « oun » comme dans dans vaudoun lounge

ajagbefrançais
acan ris de veau
afin cendre
agan force, vitalité
ajin grenouille
akan charbon
alan velours
alin houe
avin pleurs
dan ignorer, se promener
ecin rouge-gorge, merle
edan serpent
efun souffrance
ejin rouge
elan viande
etin péroné
ezun marteau
fun saupoudrer
kankan cassé, morceau de
sansan démodé, ancien
sun suffir
vinvin obscurité
zan courber, utiliser
zunzun indigo

Chaque langue essaye d’apporter des solutions grammatico-orthographiques adaptées à sa morphologie afin que le système paraisse simple et soit plus lisible...

  • Cette façon de faire oblige à quelques contorsions pour rendre l’orthographe du français non-ambigüe (soit par dédoublement de lettres —canne, manne. panne, etc— ou soit par rajout de lettre muette dans un sens —fane, crâne, etc.— ou dans l’autre —rang, vent, etc.—)
    Enfin, le "n" de nasalisation se transforme en "m" quand il est suivi d’une consonne bilabiale, occlusive ("b", "p") ou nasale ("m") : imbécile au lieu d’inbécile, emmerde au lieu de enmerde, impossible au lieu de inpossible. Dans bien des cas, la prononciation s’en est trouvée modifiée avec le temps, notamment avec le préfixe privatif "in-" : immobile...
  • En yoruba, il y a omission du "n" de la voyelle nasale quand celle-ci est précédée d’un "n" allophone de /l/ : inú au lieu de inún
  • En fon, on va généralement à l’économie de "n"  [8] ; et cela se manifestant chaque fois que :
    1. une voyelle nasale suit l’une des consonnes nasales "m(l)"/"n(y(l))" : mì ná mɔ̀ au lieu de mìn nán mɔ̀n
      on remarquera que cette règle hérité des recommandations de l’Institut Africain International au début du XXème siècle est appliquée aussi dans la notation avec tilde suscrit.
    2. deux voyelles nasales se suivent dans un mot (la première voyelle nasale perd sa nasalisation) : atɔ́ɔ́n au lieu de atɔ́nɔ́n et kpɔ́wun au lieu de kpɔ́nwun
      l’un des bénéfices notable de cette règle facultative de l’Institut Africain International permet d’éviter un certain nombre de confusion : ɛɛn (oui) ≠ ɛnɛn (quatre) par exemple... En effet, dans l’allongement des voyelles nasales, le N n’est noté qu’une fois à la fin.
    3. deux syllabes nasalisées se suivent dans une phrase... (la suivante perd alors sa nasalisation) : un mɔ ɛ̀ ǎ au lieu de un mɔn ɛ̀n ǎn
      bien entendu, cela n’est pas possible si les syllabes successives sont dans le même mot (ça marche pour des mots distincts) : donc hùnnɔ̀ et non hùnɔ̀, hɛ̌nnugán et non hɛ̌nugán, etc.
      cette règle, un peu plus difficile (en plus d’être d’un intérêt discutable), n’est pas toujours appliquée à ma connaissance.

Si on arrive à éviter les ambiguïté dans la langue pour laquelle la notation a été adaptée,  [9] elle reste quand même source d’ambiguïté lorsqu’on retranscrit ou intègre des mots étrangers (en particulier des noms —par exemple Sin City, Kinshasa, Marylin ou Marilyn, etc.— mais aussi quelques nouveaux termes technologiques intraduits comme pin, spin, lan, man, etc.) dans la langue. Par ailleurs, ce système ne permet pas de distinguer les prénasalisations (qui heureusement n’existent pas dans les langues Gbé.)

finalement ?

Après avoir examiné les deux écoles en opposition, on peut faire son choix en conséquence.
Sur ce site, c’est le tilde et non de la digraphe qui est en usage car plus simple. Par ailleurs, c’est plus en harmonie avec la façon d’écrire l’Ajagbe ailleurs dans le monde.  [10] Enfin, si cela doit arriver, il est plus facile de passer du tilde aux digraphes que l’inverse.

Indépendamment de la convention adoptée sur ce site, dites-nous quelle est votre préférence ou habitude :


[1] Le flux d’air continue en même temps de passer par la bouche ! Mais plus uniquement par la bouche, cas dans lequel la voyelle est purement orale. On sait donc prononcer toute voyelle nasale si on sait prononcer la voyelle orale correspondante et vice-versa.

[2] il s’agit d’un équivalents portugais qui s’entend pareillement et que l’on peut utiliser à la place car plus facile à obtenir et d’un meilleur rendu (caractère pré-composé) quelque soit le système et la police

[3] souvent utiliser à la place car plus facile à obtenir et avec un rendu non problématique (caractère pré-composé), il ne prête pas à confusion car le son produit est le même

[4] en prenant encore l’exemple du fon, celui qui ne connait pas le mot nyinyi ne devinera pas forcément qu’il se lit nyi-nyi (qui s’écrit alors pareillement en aja) et non pas nyin-yi (qui s’écrit alors nyĩyi en aja) ; et en prenant l’exemple de l’adja, celui qui rencontre pour la première fois kpanu, ne risque pas de confondre avec Kpãu...

[5] par exemple : ahẫ ou ahƐ̃ qui combine la nasalisation et le ton montant-descendant... Une solution aurait pu être l’ogoneck, comme en polonais –ę /ɛ̃/, ą /ã/– ou en navajo et apache qui combinent aussi la nasalité avec des tons notés par des accents –á, à, â, ǎ–... Une autre solution aurait été l’usage du tilde souscrit... ce qu’emploie le linguiste Jacques Rongier dans ses neuf volumes d’Apprenons l’éwé que j’ai eu l’occasion de parcourir.

[6] L’usage de tons avec les voyelles nasales, dans cette famille de langues, étant plus fréquent avec les nasales —anɔ̀, enɛ̀, enɔ̀— et occasionnellement constaté avec les glottales (cf ex. note préc.) ; les problèmes de lisibilité occasionnées en combinant des accents se trouve fortement réduit avec cette convention d’écriture.

[7] Par décret n° 75-272 du 24 octobre 1975, le Bénin a adopté un alphabet national (c’est bien entendu celui utilisé par le CEntre NAtional de Linguistique Appliquée —CENALA) qui institue la consonne /n/ pour marquer, si besoin, la nasalisation des voyelles...

[8] Les règles/conventions adoptées peuvent s’expliquer par le contexte ; mais ça complique hélas un peu le système de mon point de vue.

[9] Mais pas toutes les ambiguïtés ; comme on l’a déjà mentionné pour le mot fon nyinyi ; et sur le même modèle, on a par exemple aussi nyinyà... Les rares pièges que nous avons répertoriés sont dus à la précédence de la semi-consonne y par une voyelle nasale —qui fatalement se note par l’ajout de la consonne n : par exemple, zìnyó se lit bien zìn-yó et non zì-nyó !

[10] Ceci inclus aussi bien les frères du Togo que les chercheurs et étudiants américains —par exemple— qui sont restés au tilde... Ce qui sied au fɔn ou au tɔfin ne sied pas à l’aja qui n’est pas circonscrit aux frontières du Bénin et ne doit donc pas être enfermé dans une exception nationale... L’erreur commise avec le yoruba aurait pourtant dû servir de leçon...


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